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Hommage à Alcinou Da Costa

ImageCe mardi 30 août 2001, l’âme d’Alcinou Louis Da Costa, mort à Paris, enterré à Dakar le 7 septembre, est retournée au ciel. Et voilà que se referme une des pages les plus fécondes du journalisme africain du temps présent. Il aurait eu 72 ans le 23 septembre. Nous n’entendrons plus sa voix pleine et chaleureuse.
Cet homme si vigoureux nous avait tellement habitué à sa puissance de travail que nous pensions tous qu’il était fait de fer. Et voici qu’au début de l’an 2011, les boulons qui chevillaient son grand corps valide se mirent à sauter l’un après l’autre. Jusqu’au dernier, ce jour fatidique du 30 août. Et voilà Juliette, sa si digne épouse, au regard si doux, à la beauté si éclatante, au courage si exemplaire, seule. Tellement seule…
Dès sa maladie confirmée, Alcinou avait décidé d’en parler à ses proches et d’affronter le mal. Rarement, l’on aura vu quelqu’un aller vers la mort avec autant d’euphorie, de cette euphoria qui fait les grands croyants, cette «force pour supporter » au sens où l’entendaient les Grecs anciens.

Depuis sa mort, les témoignages de sympathie ne cessent d’affluer de partout. Il fallait être aveugle pour ne pas, en ces moments, faire sa part belle au journaliste d’exception. Non pas que les éloges faits au défunt ne soient pas fidèles au personnage qu’il a été, mais j’ai l’intime conviction que tous ont passé sous silence ce qui me semble le plus important.
Nul ne peut comprendre, en effet, le fil d’Ariane de la vie du défunt, saisir le combustible dont il brûlait, s’il n’a pas interrogé ses origines. Car si le fils d’Alvaro Da Costa et de Joana Gomes n’avait de cesse de rappeler sa « condition » de Sénégalais, fils d’immigrés Cap-Verdiens, né à Dakar au siècle dernier, c’était pour dire qu’il s’était fait à la force du poignet. C’est précisément ce qui expliquait le caractère entier de cet homme d’extraction modeste qui a été obligé de se construire grâce à une volonté sans relâche. Cela l’a conduit au goût du travail, à l’amour du savoir encyclopédique et au désir de l’action.
Interrompant ses études à la Faculté de droit de l’Université de Dakar, lui qui était un admirateur éperdu de Mamadou Dia, intègre, en juillet 1962, le Centre de Recherche et de Production pour l’Education et l’Information des Masses, rattaché à la Présidence du Conseil.
Une fois la rupture Dia-Senghor consommée, le voilà nommé Commissaire régional à l’information de la région de Diourbel en 1963. Il sera par la suite affecté à l’Agence de Presse Sénégalaise (APS) en 1966 après un furtif passage au ministère de l’Information. Entretemps, il avait, au cours de l’année 1965, appris le métier d’agencier au Centre International d’Enseignement Supérieur de Journalisme de l’Université de Strasbourg, puis au siège de l’Agence France Presse (AFP) à Paris.
C’est ensuite le quotidien Le Soleil, à la demande de Bara Diouf, qui l’accueille. Nous sommes en 1972 et Alcinou est au sommet de son art. Il obtînt son bâton de Maréchal en accédant, en février 1974, au titre de Directeur de publication du très catholique hebdomadaire Afrique nouvelle, qui ne paraissait plus depuis 18 mois. De ce maréchalat, l’on retiendra qu’il remît à flot le journal. On retiendra surtout l’audacieux et prémonitoire titre « Niger : c’est fait ! » qu’il mît à la Une du numéro dont la sortie précéda d’à peine quelques jours le coup d’Etat de Seyni Kountché en avril 1974 !
Quittant le journalisme de terrain, il débarque, en juillet 1981 à Paris où il plonge, comme un poisson dans l’eau, dans la grande machine intellectuelle qu’est l’UNESCO, alors sous le magistère d’un certain Amadou Makhtar Mbow. Là, Alcinou deviendra successivement Chef des services régionaux d’information, Chef de la section de la presse écrite, Chef de la Division de la presse, Chef de la division de la presse et de l’audiovisuel, Chef de la division de l’information régionale, puis Directeur de l’Office de l’information du public à son départ en retraite en 1999.
A l’UNESCO, il fait preuve de pragmatisme et de rigueur. Mais surtout, il se laisse aspirer par la tornade des réunions internationales où, à chaque fois, il fait parler son sens de la négociation. Comment ne pas rappeler son rôle-clé durant le séminaire de Windhoek (Namibie), en 1991 sur thème de la promotion de médias indépendants et pluralistes, là où il a été peut-être le plus grand ? Si le monde entier célèbre chaque année la journée internationale de la liberté de presse le 3 mai, nous le lui devons, en partie.
Pour ma part, j’eus l’insigne honneur de l’avoir à mes côtés à partir de 2004, en qualité de Consultant auprès du Programme médias de l’Organisation internationale. Dès l’année 2005, je lui confiais diverses missions parmi lesquelles l’élaboration et l’exécution du Plan de réhabilitation et de modernisation des agences de presse publiques d’Afrique francophone pour lequel il se rendra au Togo, au Burkina Faso, au Sénégal, au Niger, au Congo Brazzaville et en république démocratique du Congo.
Dans un tout autre registre, toujours au service de l’OIF, il aida le syndicat des journalistes du Burundi à négocier sa toute première convention collective. Au Tchad, il anima à mes côtés diverses sessions de formation à la couverture électorale.
En Côte d’Ivoire, puis en Guinée, il servira, à la demande du Président Abdou Diouf -à qui le liait une réelle amitié- de chargé de la communication des missions d’observation électorales de l’OIF.
Pour avoir parcouru le monde avec lui -quinze pays précisément- j’ai reçu, durant ces voyages, les confidences dont rêveraient d’être bénéficiaires même les stars de la profession. Du journalisme et des journalistes africains, il savait tout sur tout le monde. Un demi-siècle de pratique, sans un jour de répit, lui avait donné de la cartographie des médias du continent une connaissance de topographe. La boîte noire nichée dans un coin de son cerveau faisait qu’il pouvait retracer l’itinéraire du moindre journaliste et l’histoire de chaque média.
Ma ferveur de disciple, m’incline toutefois à reconnaître, chez cet homme si généreux, si drôle, si ouvert, l’inaptitude à être indulgent avec les confrères corrompus. Devant la corruption avérée de certains journalistes, il exprimait sans réserve son épouvante. Dans ces cas, rien ne lui paraissait plus vain que la tentative de raisonner le coupable. Aussi, avait-t-il une sainte horreur de l’indiscipline. Sur ce registre, il savait être intransigeant au point d’irriter ses amis. Il savait, c’est vrai, être tatillon. Ce qui me conduit à un aveu, qui ne sera pas pour certains une révélation: nombre de confrères redoutaient sa présence lors des rencontres internationales. Lors des sessions de formation que nous animâmes ensemble aux quatre coins du monde, il ne manquait jamais de veiller au strict respect des horaires. Je l’entends encore rappeler à l’ordre les participants, traquer les retardataires jusque dans leurs chambres d’hôtel, contrôler les comptables.
Alcinou n’était pas devenu journaliste par défaut ou par hasard. Il était entré dans le métier comme d’autres en religion. Son journalisme était un sacerdoce. Il savait être pédagogue. Il savait d’expérience que la formation prend du temps. Il était résolument contre ce qu’Albert Londres, qui en inventa l’expression, appelait le « bourrage de crâne », en parlant des informations que l’Etat-major des armées distillait aux journalistes durant la guerre de 14-18.
Son journalisme à lui, c’était de l’horlogerie, de la mécanique de précision. C’était l’habileté à convaincre. C’était la logique argumentative qui utilise l’art de persuader. C’était le charme de sa voix, les ressources de son vocabulaire, la justesse de son argumentation. C’était sa langue française en action.
Cet homme qui a passé sa vie à métisser ses idées avec celles des autres, avait une idée nouvelle par jour. Dans la pratique quotidienne, il exigeait aux journalistes d’être fidèles au déroulement des faits. Il savait plus et mieux que quiconque que le journaliste n’est pas tout à fait neutre. Son journalisme n’était pas un journalisme engagé au sens où on l’entend aujourd’hui mais un journalisme dégagé des coquetteries politiques. Il prônait un journalisme éclairé de cette lumière qu’on appelle la passion. A la différence de nombre de confrères, il ne se sentait à l’aise ni dans les éloges faits aux puissants, ni dans la démolition des petites gens.
En inventant de nouvelles approches paradigmatiques, Alcinou a ouvert la voie qu’il nous faut suivre. Et rien que cela devrait suffire à l’arracher de l’oubli collectif.

Tidiane DIOH est Responsable des programmes médias à l’Organisation internationale de la Francophonie / Paris 09 sept. 2011

Hommage à Yandé Codou Sène

26-07-2010
C’était au siècle dernier. Le Palais des Glaces de Liège accueillait alors la 3e édition du festival Voix de femmes, qui courait de décembre 1995 à janvier 1996. C’était au siècle dernier. Le Palais des Glaces de Liège accueillait alors la 3e édition du festival Voix de femmes, qui courait de décembre 1995 à janvier 1996. De grandes dames de la musique, de très grandes dames, étaient inscrites au programme. Il y avait là, entre autres, Dimi Mint Ab­ba (Mauritanie), Fifi Dalla Kouyaté, Amy Diarra, Kandia Kouyaté et Tata Bamboo Kouyaté (Mali), Aïcha Re­doua­ne (Egypte), Sally Nyolo (Ca­me­roun), mais surtout Yandé Codou Sène, qui, un soir de décembre, avait littéralement subjugué le public. Trois heures durant.
Quelques jours plus tôt, Michel Antaki, directeur du Cirque d’hiver de Liège, organisateur du festival Voix de femmes et patron du journal C4 dont j’étais un des rédacteurs, m’­avait fait appeler. Il devait être vingt heures. J’avais trouvé là, assise au fond de la salle, frigorifiée, Yan­dé Codou Sène, une déjà vieille da­me entourée des siens, sa fille aînée, Aïda Mbaye et sa nièce Amy Sène. Le regard figé et cadenassé derrière d’épaisses lunettes de correction, couverte de pagnes, grelottant et pas­sablement énervée par l’accueil que lui avait réservé le matin même, la Police belge des frontières à son arrivée à l’aéroport international de Bruxelles. Le chauffeur qui était allé l’accueillir à l’aube me racontait qu’il avait fortement sermonné les policiers qui, non contents de retenir l’artiste dans une salle, la pressaient de questions dans une langue où elle ne comprenait mot. Cette plongée en apparence hasardeuse, au cœur de la Belgique, avait mal commencé.
Pour l’heure, elle était donc assise là, dans cette salle où elle ne con­naissait personne, avec les invitées du festival ainsi que d’autres personnes triées sur le volet. Elle avait faim. Elle avait froid. Et le thermomètre, comme cela est de coutume à Liège en cette période de l’année, avoisinait les 5 degrés. Elle voulait une boisson chaude. Elle avait manifestement du mal à communiquer. Je devais servir de traducteur. Il n’a, du reste, pas été difficile d’entamer la conversation avec elle. Mon patronyme fleurait bon le pays sérère. Et c’est dans cette langue que nous entamâmes notre conversation. Drôle d’endroit, en effet, pour un retour à mes origines. C’est dans ces circonstances qu’il m’a été offert de côtoyer Yandé Codou Sène, pour ne plus jamais l’oublier.
Je l’avais retrouvée le lendemain dans son hôtel du centre-ville, en compagnie de Abdoul Aziz Guèye, pensionnaire de la troupe Les Gueu­les tapées qui séjournait à Liège à la même période. Elle s’était inquiétée pour le versement de ses honoraires avant, rassurée par mes soins, de me raconter sa vie, depuis sa naissance à Somb jusqu’à ses débuts dans la chanson à l’âge de 13 ans, puis son installation dans la ville de Gandiaye. Elle évoquait ses relations avec Senghor, mais aussi la fierté qu’elle éprouvait d’avoir produit un tout nouvel album avec son «fils aî­né» Youssou Ndour, qui, me dit-elle, lui avait grandement facilité l’ob­tention de son visa pour la Belgique.
Elle évoquait, aussi, ces producteurs véreux et ces artistes peu scrupuleux qui profitèrent tant de son talent. Elle les maudissait. Ses phrases, terribles, dont je me souviens, me reviennent encore en mémoire.
J’eus la joie de la revoir, au cours de l’année 1996, à un concert à Bruxelles en compagnie de Youssou Ndour et Cheikh Lô. Un moment de plénitude heureuse. Ses envolées lyriques soudèrent des gens qui ne s’étaient jamais rencontrés. Elle était surchargée de puissance et de grâce. Une fois le concert terminé, je la rejoignis dans sa loge, où les journalistes se massaient pour recueillir ses propos. Je devais une fois de plus et au pied levé, jouer à l’impresario puis au traducteur.
De ce jour, naîtra entre nous une relation semblable à celle qui lie un homme à sa grand-mère. J’eus la joie de la revoir souvent. Et à chaque rencontre, je fus émerveillé, au-delà de l’éloquence de cette dame dont chaque mot était une leçon de la vie, par la précision des souvenirs qui remontaient à plus d’un demi-siècle. Je n’oublie pas le principal: c’est que Yandé Codou Sène a été, tour à tour et en même temps, artiste, poétesse et philosophe. Mais il faut une oreille exercée pour comprendre son message au-delà des mélodies qu’elle distille. Je laisserai ce soin aux esthètes.
Elle était aussi un vénérable chef de famille qui, m’a-t-elle dit, subvenait, comme il se doit, aux besoins de ses enfants et même de ses pe­tits-enfants. Je mesure donc, encore plus, le poids de la douleur qui accable les siens.
Mais il y a autre chose qu’on ne sou­­ligne pas assez. Yandé Codou était certes la femme d’une seule passion -la musique -, mais elle a­vait, sans doute influencée par Sen­ghor, un amour intense de la Ré­pu­bli­que. Magnifier la République, c’était, à ses yeux, un combat essentiel.
Au moment de saluer la mémoire de la grande dame disparue, s’offre à nous la multiplicité des registres dans lesquels elle a excellé. Mon intime conviction est que nous n’en sommes qu’au début de l’exploration des voies qu’elle a tracées pour nous et pour l’avenir, avec tant d’intuition, tant de générosité.
Par la force de son œuvre, elle a donné à la chanson sénégalaise, la possibilité d’accéder à la modernité sans piétiner son authenticité éternelle.

Tidiane DIOH

Medias : Anniversaire des indépendances africaines

Cinquante ans de presse écrite africaine

(CC) Thomas Sly/Flickr

Par Tidiane Dioh

En Afrique noire francophone au Sud du Sahara, l’invention de la presse écrite de langue française, bien qu’intervenue longtemps après celles des publications anglophones comme le Cape Town Gazette* -en 1800- ou la Sierra Leone Gazette, en 1801, ne commence pas avec les indépendances.

Bien avant les radios, bien avant les télévisions et les agences de presse publiques, les journaux, dans la partie francophone du continent, existent depuis le milieu du XIXe siècle. Les indépendances viendront, par la suite, favoriser une plus grande structuration d’une presse, qui connaitra une seconde jeunesse au lendemain des conférences nationales souveraines des années 80, avant de s’ouvrir au reste du monde avec l’arrivée d’Internet. Sans pour autant avoir définitivement assuré sa survie.

Presse coloniale, religieuse et syndicale

L’invention de la presse en Afrique noire francophone, qui s’est faite progressivement, au gré de l’installation des premières imprimeries françaises sur les côtes du continent, remonte, en effet, à l’année 1856. C’est de cette année que daterait la naissance de la première publication d’Afrique noire francophone, éditée à Saint-Louis du Sénégal : Le Moniteur administratif du Sénégal et dépendances, dont le titre laisse penser qu’il s’agissait probablement du journal officiel de l’administration coloniale.

Pourquoi le Sénégal ? Sans doute parce que la loi française sur la liberté de la presse y est applicable, dès 1881, dans les villes de Saint-Louis, Gorée, Rufisque puis Dakar (voir l’article Liberté de la presse : retour sur une histoire marquée par des hauts et des bas du 3/5/2010 publié par l’Agence de presse sénégalaise).

Une toute première publication en langue africaine Minsamu Miayenge, que l’on pourrait traduire par «la bonne nouvelle», est fondée, dès 1891, au Congo belge, par la mission évangélique suédoise de la ville portuaire de Matadi.
Ailleurs l’on signale même une publication à caractère syndical, L’AOF, fondée en 1907, à Conakry, en Guinée, et qui deviendra, plus tard, l’organe de la branche locale de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO).

Au Sénégal voisin, La Voix des travailleurs sénégalais, autre titre à caractère syndical, naît dès 1938. Ces publications, contrairement aux toutes premières, sont l’œuvre d’Africains. C’est le cas du très anti-colonialiste Le Guide Dahomey, fondé à Cotonou, en 1920 par Dorothé Lima.

De fait, lorsqu’arrivent les indépendances, la plupart des pays possèdent déjà une presse embryonnaire, encore réservée, il est vrai, aux seuls lettrés vivant dans les zones urbaines.

L’émergence des presses nationales

L’accession à la souverainement internationale s’accompagne de la mise sur pied des premiers journaux gouvernementaux, lancés, le plus souvent, grâce à l’appui de la Société nationale des entreprises de presse (SNEP). Cette entreprise française, fondée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avait hérité, suite à la promulgation de la loi du 11 mars 1946, des biens de la quasi-totalité des journaux accusés de collaboration avec l’occupant allemand. C’est cette SNEP qui, sous le magistère du Premier ministre, Michel Debré, sert, au début des années 60, de levier pour l’édification d’une presse gouvernementale dans les pays nouvellement indépendants. Les filiales de la SNEP intervenaient dans l’impression, la distribution et la publicité des quotidiens.

L’arrivée de la SNEP dans la scène africaine entraîne (ou coïncide avec) le retrait d’un autre acteur majeur, privé celui là, de la presse parisienne en Afrique: le comte Charles de Breteuil, qui fonda, en 1933, l’hebdomadaire Paris-Dakar devenu quotidien en 1937 sous l’appellation de Dakar-Matin, avant de devenir Le Soleil en 1970 une fois passé sous tutelle étatique. Le groupe Breteuil possédait aussi Paris-Tana à Madagascar, La Presse du Cameroun -qui devient en 1974 le journal gouvernemental Cameroon Tribune– mais aussi Abidjan-Matin en Côte d’Ivoire où le parti au pouvoir souhaite créer un quotidien pour «expliquer la politique du président Félix Houphouët-Boigny».

La création, en 1962, de la Société d’information et de diffusion abidjanaise dans laquelle la SNEP française détient 49% des parts, permet de lancer, en décembre 1964, à Abidjan le quotidien Fraternité-Matin -lequel, anciennement propriété du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), était édité sous un autre format à Paris, entre 1959 à 1965. Au même moment, la publication du groupe Breteuil, sobrement nommée Abidjan, cesse de paraître.

La Guinée de Sékou Touré, en rupture de ban avec la communauté internationale, ne peut évidement pas compter sur l’aide de Paris. N’empêche, Conakry lance, dès 1961, le journal Horoya, qui, bientôt, devient l’unique quotidien et finit par être rattaché au ministère de l’Information et de l’Idéologie (plus de détails).

Au Togo, Togo Presse voit le jour en 1962 alors que le Niger lance Le Temps du Niger (plus de détails).

Au Dahomey, futur Bénin, le journal France-Dahomey est remplacé en 1960 par Aube nouvelle, qui, en 1969, devient le quotidien unique Daho-Express. Daho-Express devient en 1975 Ehuzu en langue fon (la plus parlée au Bénin) qui signifie «Révolution». Il faut établir dans ce changement de dénomination, un lien évident avec le changement de nom du Dahomey devenu Bénin.

(CC)Teachandler/Flickr

Les tirages, en Afrique francophone, restent désespérément faibles, en comparaison notamment avec des journaux de la partie anglophone du continent ou ceux du Maghreb. L’Office de justification de diffusion (OJD France), l’organisme de contrôle du tirage et de la diffusion de la presse, a délivré une certification reconnaissant la vente moyenne par le journal privé algérien de langue française El Watan de 127 300 exemplaires par jour en 2009. Belle performance, quoique vite relativisée si on la compare au journal arabophone du même pays Ec Chourouk, qui, en atteignant, au cours de l’été 2009, un tirage de 820 000 exemplaires par jour, devient le premier quotidien du monde arabe, détrônant par la même occasion l’égyptien Al Ahram, descendu à moins de 500 000 exemplaires par jour. Soit le même nombre d’exemplaires dont se réclame les chefs de fil de presse anglophone du continent comme l’hebdomadaire sud-africain Sunday Times, très loin des 60 000 exemplaires déclarés du quotidien sénégalais L’Observateur, l’un des plus élevés aujourd’hui sur la partie francophone du continent. Le Potentiel, le premier journal de la République démocratique du Congo peuplée de 68 millions d’habitants, n’arrive guère à vendre plus de 5 000 exemplaires par jour !
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Suite à la conférence nationale tenue en février 1990, le quotidien Ehuzu dirigé par Maurice Chabi devient La Nation. L’action de La Gazette du Golfe, fondée 1987 et de Tam-Tam Express, entraîne de fait, la fin du monopole d’Etat dans le domaine de la presse. Preuve que la naissance de la presse privée en Afrique francophone, contrairement à ce qu’ont pu affirmer quelques observateurs inattentifs, a précédé de loin la Chute du Mur de Berlin. D’ailleurs, bien plus tôt, dans le Sénégal de Léopold Sédar Senghor, avait été fondé en 1977, Le Politicien, premier journal satirique d’Afrique de l’Ouest francophone post-indépendance : il est vrai qu’en 1929, lancé par Ngalandou Diouf, futur député du Sénégal au Palais Bourbon, Le Périscope africain, quoique partisan, avait déjà opté pour la satire politique.

Le Sénégal, sous Abdou Diouf, qui au début des années 80 est, avec Maurice, l’un des pays les plus en pointe dans le domaine de la liberté de la presse, voit naître l’hebdomadaire indépendant Walf Fadrji en 1984 avant que, deux ans plus tard, en 1986, y soit fondée l’Union des journalistes de l’Afrique de l’Ouest (UJAO).

En mars de la même année, le premier numéro de Sud Magazine, revue trimestrielle thématique, sortait des presses de l’Imprimerie saint-Paul à Dakar. Devenu, en décembre 1987, l’hebdomadaire Sud Hebdo, le journal devient, en février 1993, veille des élections présidentielle et législatives Sud au quotidien. Et, dans la foulée, Sud Quotidien.

Au Mali, une revue indépendante privée, Jamana est créée par un certain Alpha Oumar Konaré qui met sur pied, en 1989, un périodique d’opinion Les Echos, ouvrant ainsi une brèche dans le monopole d’Etat de l’information politique. Bien plus tard qu’au Cameroun d’Ahmadou Ahidjo, où Le Messager, journal d’opinion, fondé par Pius Njawé à Bafoussam, avait ouvert la voie dès 1979.

La démocratie en marche

Les années 90 et leur lot de basculements politiques conjugués avec la fin des éprouvantes conférences nationales, voient littéralement exploser le paysage de la presse avec l’arrivée, parfois salutaire d’entrepreneurs au demeurant très éloignés du monde des médias comme le chanteur sénégalais Youssou Ndour. Avant que l’usage progressif d’Internet, qui reste encore un luxe en Afrique (à peine 5% de la population) vienne achever cette mutation.

bilan, cinquante ans après les indépendances, n’est guère reluisant. Les maux, trop nombreux, qui frappent la presse, sont de tout ordre et d’abord de type éditorial, du fait, notamment du faible niveau de la qualité rédactionnelle. Dans les rédactions, véritables chaudrons où bouillonnent les idées, le journalisme voisine trop souvent avec l’amateurisme. Et la passion l’emporte trop souvent sur l’objectivité. ILes problèmes sont aussi d’ordre économique, du fait de la complexité de l’économie des médias en Afrique, du fait de la baisse des crédits que les Etats accordent aux quotidiens gouvernementaux qui croulent sous le poids de personnels pléthoriques, du fait de l’incapacité, pour les entrepreneurs privés d’accéder aux crédits bancaires et, enfin, du fait du prix trop élevé des journaux alors même que la courbe du lectorat peu alphabétisé, flanche dangereusement.

L’aide massive de certaines structures spécialisées, de fondations privées ou d’organisations internationales comme l’Unesco ou l’Organisation internationale de la Francophonie, a été souvent, plus souvent que ne le sait ou le dit, décisive.

Le Fonds d’appui à la presse lancé en décembre 1998 par la Francophonie a ainsi appuyé, en plus d’une décennie, près de 100 publications d’Afrique pour un montant de plus de 3 millions d’euros.

Le contexte politique extrêmement volatile, qui a tendance à fragiliser les journalistes, notamment dans les pays en crise, n’explique pas tout : les journaux sud-africains, kenyans, nigérians, qui vendent quotidiennement plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, n’ont-ils pas traversé et survécu à bien des soubresauts politiques ?

Une lueur d’espoir : les critiques, trop acerbes, ne tiennent pas suffisamment compte du chemin parcouru depuis cinquante ans et des perspectives d’avenir . Dans les 17 pays francophones d’Afrique noire, une bonne vingtaine de publications de haute facture, ont pu, contre vents et marrées, germer et éclore.

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* consultable aujourd’hui sur Internet uniquement par abonnement.

ET AUSSI
Une tradition de presse religieuseLes missionnaires protestants (anglais notamment) furent les premiers à lancer des périodiques dans les langues africaines en Afrique du Sud, à Madagascar et en Afrique de l’Ouest. La célèbre London Missionary Society qui avait développé des écoles sur le continent depuis 1820, fut, ainsi un grand promoteur de la presse dans les langues africaines. À Madagascar, elle fit paraître, en 1866, la revue religieuse bimestrielle Teny Soa (Bonne parole) qui deviendra mensuelle. (plus de détails ici et ici)
En Afrique noire, les missionnaires européens furent aussi les pionniers de la presse privée, notamment celle de langue allemande, au Togo et au Cameroun, avant la Première Guerre mondiale. Parfois choquée par la brutalité du système colonial ou des pouvoirs africains de l’époque, cette presse se heurta fréquemment à la censure des administrations coloniales.

Au Congo belge, aussi, les premiers journaux furent des publications de missionnaires. Il en est de même du Rwanda où les pères Blancs créent les premières publications parmi lesquelles L’Echo du Kivu.

Bien plus tard, en Afrique de l’Ouest, le premier numéro de la revue catholique Afrique nouvelle est publié le 15 juin 1947.

En Afrique centrale, le père Le Gall fonde, en 1952, La Semaine de l’AEF, devenu plus tard La Semaine africaine, imprimée dans un premier temps à Léopoldville (actuelle Kinshasa) puis à l’imprimerie centrale de Brazzaville. Au lendemain des indépendances, la presse religieuse se perpétua, aux côtés des journaux gouvernementaux, avec notamment des titres-phares comme La Semaine camerounaise ou L’Effort camerounais.

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Source : Journaux et radios en Afrique aux XIXe et XXe siècles, André-Jean Tudesq, en collaboration avec Serge Nédélec, 1995.

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Tidiane DIOH

Anniversaire des indépendances africaines Cinquante ans de télévision en Afrique francophone

Article publié le : mercredi 17 février 2010 – Dernière modification le : mardi 02 mars 2010

Cinquante ans de télévision en Afrique francophone

Des Maliens regardent la télévision alimentée par des panneaux solaires / AFP/Issouf Sanogo

Par Tidiane Dioh

Raconter un demi-siècle d’histoire de la télévision en Afrique noire francophone équivaut à décrire une histoire politique qui se déroule comme un roman, avec son rythme propre, ses temps d’arrêt, ses accélérations, ses intrigues et ses acteurs. C’est pourquoi, si les faits importent beaucoup, ce qui l’est encore plus, c’est le contexte dans lequel se déroulent les événements.

Entre le Maghreb, où se croisent les signaux de plus de 1 500 chaînes de télévision en provenance notamment de la péninsule arabique et de l’Afrique anglophone portée aujourd’hui par la puissante industrie sud-africaine qui, très tôt, s’est inspirée du modèle libéral de la BBC, se trouve l’Afrique francophone. Cette Afrique-là qui, longtemps, a reproduit le modèle centralisateur de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF), offre, cinquante ans après les indépendances, un tableau intéressant à décrypter. Car dans cette partie du monde qui a le français en partage, tout s’explique par les options prises dès les origines. Le schéma actuel de la télévision y est le produit de dynamiques sociales successives.

l y eut d’abord, au lendemain des indépendances et dans un contexte de régime de parti unique, les toutes premières télévisions publiques. Il y eut ensuite, après l’instauration du multipartisme des années 90 sur fond de crise de régime, les télévisions internationales par satellite dont les plus connues sont CNN, à la fin des années 90, mais aussi la chaîne à péage Canal Plus Horizons -qui démarra en Afrique francophone par le Sénégal le 21 décembre 1991. TV5, la télévision internationale francophone, est diffusée sur le continent dès l’année1992 et rendue populaire grâce aux antennes à micro-ondes dites MMDS.

Les années 2000 voient les télévisions privées nationales et les organes de régulation se généraliser sur ce vaste ensemble géographique de près de 10 133 545 km² regroupant le Bénin, le Burkina Faso (ex-Haute Volta), le Burundi, le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Niger, la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), le Rwanda, le Sénégal, le Tchad et le Togo.

Un plateau de la télévision publique du Burkina Faso/Photo Eric Guglielmi

Deux dates retiennent l’attention : le 2 octobre 1958 et le 1er juillet 1962. Entre l’indépendance de la Guinée et celle du Burundi, se joue le sort, nécessairement collectif de 17 nations qui accèdent à la souveraineté internationale. Et l’histoire du petit écran, captivante et vertigineuse à tout point de vue, est ici, plus que partout ailleurs, intimement liée à la trajectoire économique, politique et sociale de ces nations.

Cette histoire prend naissance au Congo Brazzaville. C’est le Président Fulbert Youlou, qui, le premier, dès avril 1962, introduit une demande d’assistance technique auprès de la France. Celle-ci ne disposant pas de structure principalement dédiée à la coopération télévisuelle avec les pays africains, c’est à l’Office français de Coopération Radiophonique (OCORA), à Paris, qu’il revient d’étudier la requête. En octobre 1962, à l’issue d’une séance de travail tenue au siège de l’OCORA, Robert Pontillon, son directeur général et Apollinaire Bazinga, ministre congolais de l’Information conviennent de réaliser, à l’occasion de l’anniversaire de la proclamation de l’indépendance de la République du Congo, trois journées d’émissions expérimentales à Brazzaville, les 27, 28 et 29 novembre 1962.

Dès novembre 1962, mandat est donné à 14 spécialistes de l’OCORA parmi lesquels les journalistes Guy Bernède, Jacques Conia ainsi que l’ingénieur Louis Ménard, d’installer rapidement, une station à Brazzaville. Suivront, dans la foulée, d’autres pays comme le Gabon, où la télévision est inaugurée le 9 mai 1963 en présence du président Léon Mba et du ministre français de la Coopération, Raymond Triboulet.

Fiertés nationales
La Volta Vision, en Haute Volta, actuel Burkina Faso, est inaugurée le 5 août 1963, soit 48h avant celle de la Côte d’Ivoire, ce qui eut le don d’irriter le Président Félix Houphouët Boigny. On avait déjà connu pareille susceptibilité : lorsque la télévision du Congo Brazzaville entrée en service depuis novembre 1962, est reçue à Kinshasa, cela exaspère au plus haut point le colonel Mobutu dont le pays n’a pas de télévision nationale. L’«affront» sera réparé en novembre 1966 lorsque le signal de la toute nouvelle télévision de Kinshasa, capté sur un rayon de 30km, inonde Brazzaville. Kinshasa comme dans une course effrénée pour rattraper le temps perdu, est, 50 ans après les indépendances, devenue la capitale qui compte le plus grand nombre de stations de télévision au monde.

Bien avant un autre bastion du pré-carré français, le Togo où, dès 1969, la population de Lomé reçoit la télévision ghanéenne de langue anglaise. Ce qui inquiète au plus haut point Paris, qui, pour faire accélérer l’installation de la télévision togolaise, le 31 juillet 1973 débloque une somme de près de 3,5 milliards de francs CFA !

Ceci n’est pourtant rien en comparaison des efforts consentis pour lancer la télévision au Tchad le 10 décembre 1987, grâce notamment au génie des techniciens locaux qui réussissent à surmonter, au prix de prouesses technologiques inouïes, l’incompatibilité entre le système de diffusion et les téléviseurs des particuliers qui s’étaient équipés de postes pouvant uniquement capter les programmes de la télévision du Cameroun voisin, elle-même née en décembre 1985, soit exactement un an après celle du Burundi.

L’histoire de la télévision en Afrique noire francophone, c’est aussi celle de la télévision du Rwanda, née en décembre 1992, dont la construction nécessite que soit hissées à dos d’homme, aux sommets des monts Jari et Huye, quelques 400 tonnes de matériel, alors même qu’il règne, par ces altitudes de 2000 m, des écarts de température variant entre -10°C et 35°C ! La télévision, ici, à tout le moins les locaux qui l’abritent, sera l’une des premières victimes du génocide d’avril 1994. Comme cela avait été le cas de la télévision centrafricaine avec la chute de l’Empereur Bokassa 1er. Originalité : la télévision centrafricaine, née le 31 décembre 1973, est la seule à avoir bénéficié de l’apport financier d’Israël !

Rien de tel dans la Mauritanie du lieutenant-colonel Mohamed Khouna Ould Haïdallah où la lucarne magique voit le jour grâce à une aide financière massive de l’Irak de Saddam Hussein. C’était le 10 juillet 1984. Et le petit écran pu survivre, tant bien que mal, aux changements de régimes qui s’ensuivirent.

Tout le contraire de la Haute Volta, actuel Burkina Faso où le putsch du 3 janvier 1966 qui porte au pouvoir le général Sangoulé Lamizana, signe pour quatre ans l’arrêt des émissions; la junte croit devoir développer en préalable le médium radio !

Au Dahomey voisin, futur Bénin, l’ouverture de la chaîne de télévision, annoncée dès 1964, est retardée une première fois, du fait du renversement du président Emile Derlin Zinsou par les militaires le 10 décembre 1969. Puis une seconde fois, quant survint le coup d’État du commandant Mathieu Kérékou, en 1972. Le 30 décembre 1978, alors que les Béninois observent un deuil, suite à la mort du président algérien Houari Boumédienne, ils reçoivent chez eux, pour la toute première fois, des images de leur petit écran. La télévision, ici, sera, souvent tributaire de la diplomatie. Les relations (difficiles) avec Paris poussent, un moment à chercher des équipements en l’Europe de l’Est et même en Lybie !

On retrouve les traces de la Lybie dans la Guinée de Sékou Touré alors en rupture de ban avec la France. Les 6 000 récepteurs, les 3 caméras de studio en noir et blanc, le télécinéma, le lecteur de diapositives, les 2 magnétoscopes, le laboratoire et le car de reportage qu’offre Tripoli s’avèrent décisifs pour la télévision guinéenne, née le 14 mai 1977.

Au Mali, aussi, on retrouve les traces de la coopération libyenne. Bamako, après s’être tourné vers la République fédérale d’Allemagne puis vers le Japon, finit par faire appel à la Libye. Grâce à une subvention libyenne de 2,5 milliards de francs CFA, la télévision malienne voit le jour le 22 septembre 1983, après avoir fonctionné depuis 1971, sous la forme d’une télévision scolaire.

Au Niger, la télévision scolaire, née en novembre 1964, servit, à défaut d’atteindre ses objectifs en matière d’alphabétisation, de socle à la télévision nationale qui naquît en 1978, à l’occasion de la Coupe du Monde de football en Argentine. Le Sénégal aussi, dût passer par l’étape de la télévision scolaire. Léopold Sédar Senghor voulait lancer sa télévision dès le 24 décembre 1962, peut-être même avant, mais celle-ci est momentanément retardée- vraisemblablement pour cause de la tentative présumée de coup d’État du président du Conseil, Mamadou Dia. La télévision nationale naîtra officiellement le samedi 26 août 1972, à l’occasion des Jeux Olympiques de Munich.


Charge du Programme d’appui aux médias du Sud de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Tidiane Dioh est l’auteur d’une Histoire de la télévision en Afrique noire francophone des origines à nos jours, (Khartala, 2009)

Cheikh Ahmadou Bamba L’imam noir

Cheikh Ahmadou Bamba L’imam noir

Paru dans Jeune Afrique n° 2065, août 2000

ahmadubamba.jpgAprès les 62 grandes figures de notre palmarès de décembre dernier (n° 2033-2034), retrouvez l’une des 38 personnalités de la liste complémentaire dressée par vous (voir n° 2044).
Des bibliothèques entières ne suffiraient à contenir les innombrables ouvrages – rapports, études, exégèses – consacrés à la confrérie sénégalaise des mourides et à son illustre fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké.
Parmi ceux qui se sont penchés sur l’un des courants spirituels africains phares de ce siècle : Paul Marty, René Dumont, Jean-Luc Piermay, Chritian Coulon, Paul Pélissier, Jean Copans, Eric Ross et… Abdoulaye Wade, l’actuel président du Sénégal.
De son vrai nom Ahmed Ben Mohamed Ben Habib Allah, fils de Momar Anta Sally Mbacké et Mariama Bousso, Ahmadou Bamba est né vers 1850 à Mbacké, au Sénégal. L’enfance de la future référence spirituelle de millions de musulmans à travers le monde a baigné, comme de juste, dans une atmosphère très religieuse. En 1862, la famille d’Ahmadou quitte Mbacké pour s’installer dans la ville de Porokhane, où son père, cadi de la contrée, enseignera le Coran. À la mort de celui-ci, en 1882, Bamba est sollicité pour occuper la fonction de cadi, mais il décline l’offre, préférant migrer vers la Mauritanie pour s’abreuver des enseignements du Cheikh Siddiya, grand maître de la confrérie qadiriyya.
Le jeune Bamba assimile d’un trait la théologie et le droit islamiques, s’imprègne des hadith – recueils des paroles et des actes du Prophète Mohammed -, de la rhétorique, de la littérature, de la linguistique… Il fréquente les traités de mystique et dévore les ouvrages de célèbres soufis comme Ibn Arabi.
Son désir de connaissance assouvi, il retourne au Sénégal où il devient représentant de la confrérie qadiriyya dans le Baol, en pays wolof. Celui que l’on appelle déjà « l’imam des lettrés » fonde le village de Darou Marnane et s’adonne à l’enseignement. Versé dans la méditation, il se retire souvent dans les forêts environnantes. En 1883, il proclame une nouvelle voie religieuse, la Mouridiyya, qui conduit son adepte à Dieu en l’affranchissant de la tutelle religieuse arabo-berbère. Le terme « mouride » lui-même signifiant « aspirant », « postulant ».
Bamba – au gré de l’état de ses relations avec les souverains locaux et les autorités coloniales – s’installera successivement à Mbacké, à Darou Marnane, à Darou Kouddoss et à Touba, la ville qu’il fonde en 1887, drainant dans son sillage des foules de fidèles.
Au mois de juillet 1889, le gouverneur du Sénégal, Clément Thomas, inquiet de l’ampleur que prend la « question » mouride, demande à Bamba de renvoyer ses étudiants chez eux. L’imam refuse de s’exécuter. De nombreux incidents opposeront, entre 1889 et 1895, les adeptes du guide aux autorités coloniales. Profondément agacées par la popularité du chef religieux, elles lui confectionneront un grief. Accusé de vouloir lever une armée, Bamba est convoqué à Saint-Louis du Sénégal, au siège du gouverneur général, la plus haute instance de l’Afrique occidentale française (AOF).
Le samedi 10 août 1895, il daigne enfin répondre à la convocation et rencontre au niveau de la localité de Djewol le détachement des cent vingt spahis venus l’arrêter. Cheminant avec eux, il fait régulièrement ses ablutions et prie, imperturbable. Le jour de son procès, le 5 septembre 1895, dans la salle comble du conseil général du gouverneur du Sénégal, Bamba se met à prier devant une assistance médusée. Les dix « juges » du Conseil privé de l’Afrique occidentale française, après une parodie de procès présidé par le gouverneur Mouttet, prennent la décision de déporter Cheikh Ahmadou Bamba dans la forêt vierge d’Afrique centrale.
Après quelques jours d’incarcération dans la cellule n° 12 de la prison de Saint-Louis, il est acheminé vers le Gabon le samedi 21 septembre à bord du paquebot Ville-de-Pernambouc. Durant sa longue détention – près de sept ans -, notamment au casernement militaire situé sur l’île de Mayumba, il écrit une somme impressionnante de panégyriques dédiés au prophète Mohammed ; d’où son surnom « Khadimou Rassoul » ou « serviteur du Prophète ». Au fond de sa forêt vierge, s’élevant vers les hauteurs éthérées de la piété, il atteint la béatitude, cet état d’extase où les mystiques font face à Dieu.
Bamba revient au Sénégal en 1902. Les autorités coloniales en sont pour leurs frais. La popularité du chef religieux – en témoignent les festivités qui marquent son retour – est encore intacte, et la confrérie qu’il a fondée, plus active que jamais. Le chef religieux est assigné à résidence à Thieyene, près de la ville de Louga. Accusé d’avoir acheté des armes dans le but de préparer une sédition, Bamba est de nouveau arrêté en 1903 et exilé en Mauritanie durant quatre ans.
Jusqu’à son retour à Dieu, le 19 juillet 1927, à Diourbel, Cheikh Bamba s’emploiera, bien que maintenu en résidence surveillée, à diffuser son message bien au-delà des frontières du Sénégal. L’héritage qu’il lègue à la postérité est à lui-même son propre argument : un mouvement religieux négro-africain. Ses disciples ont essaimé dans le globe tout entier, particulièrement en Italie et aux États-Unis, où, divisés en dahiraas – petits regroupements confessionnels -, ils perpétuent son enseignement. Chaque année, venant des quatre coins du monde par centaines de milliers, ils déferlent à Touba pour célébrer le départ en exil de leur illustre guide.
Lors de ce « magal », littéralement « commémoration », en wolof, des prières ferventes s’élèvent de la ville sainte de Touba. Des mosquées sublimes, une bibliothèque et une université islamiques – estimées à 6 milliards de F CFA -, un taux de croissance démographique de 19 % – l’un des plus élevés du monde – ont fini de faire de la ville sainte de Touba un espace d’une grande densité religieuse, l’un des plus sacrés qu’on puisse trouver sur le continent noir.
par TIDIANE DIOH

Une armée pas comme les autres

Article paru dans Jeune Afrique du 04/02/2003

Dès l’époque de Senghor, les militaires ont été associés à la gestion du pouvoir. Est-ce pour cela qu’ils n’ont jamais tenté de le prendre ?

Il y a peu encore, il ne restait que la Côte d’Ivoire, le Cap-Vert et le Sénégal parmi les pays d’Afrique de l’Ouest où l’armée n’a pas exercé le pouvoir depuis les indépendances. Avec le coup d’État du général Robert Gueï de décembre 1999, cela n’est plus valable pour la Côte d’Ivoire. Celle-ci est même en proie à une rébellion armée depuis le 19 septembre 2002, et c’est un général sénégalais, Pape Khalil Fall, qui dirige depuis la mi-janvier le contingent devant y assurer, aux côtés des troupes françaises, le maintien de la paix.
Le professionnalisme de l’armée sénégalaise, qui formera le gros de la troupe, ne sera pas de trop dans le bourbier ivoirien. Ce professionnalisme qui a semblé lui faire défaut lors du naufrage du Joola ayant fait plus d’un millier de morts le 26 septembre 2002. L’exploitation technique, commerciale et administrative du bateau étant assurée depuis décembre 1995 par l’armée, les sanctions ont logiquement touché sa hiérarchie : en octobre 2002, le président Abdoulaye Wade a limogé Ousseynou Combo, chef d’état-major de la Marine nationale. À part cette parenthèse et quelques soubresauts qui ont fait craindre le pire dans le passé (notamment en décembre 1962, lors de ce qui a été présenté comme la tentative de coup d’État du président du Conseil Mamadou Dia, en 1968, en 1988…), l’armée sénégalaise n’a que très rarement fait parler négativement d’elle.
Elle est pourtant au coeur de la vie politique depuis que l’ancien président Abdou Diouf puis son successeur Abdoulaye Wade ont choisi des officiers généraux pour siéger au gouvernement. Le 17 janvier 1998, c’est même un ancien chef d’état-major général des armées, Lamine Cissé, qui est nommé au poste de ministre de l’Intérieur, devenant donc responsable en chef de l’organisation des élections. On sait quelle a été la part (sujette à contestation selon les témoignages) de l’actuel envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies en Centrafrique dans le déroulement de l’élection présidentielle de février-mars 2000 qui a abouti à la première alternance politique au Sénégal.
Le président Wade a poursuivi l’expérience. Dès avril 2000, il a choisi comme ministre de l’Intérieur un autre général, Mamadou Niang, l’homme même qui, en 1997, avait été porté par Diouf à la tête de l’Observatoire national des élections (Onel). Wade est même allé chercher deux autres militaires pour prendre la direction de sociétés nationales, jusque-là gérées par des civils. Badara Niang au Port autonome de Dakar et Omar Ndiaye à la Loterie nationale sénégalaise (Lonase) ont, il est vrai, été très vite remplacés par des civils. Il semble que le chef de l’État sénégalais ne soit pas prêt à recommencer l’expérience…
En réalité, les militaires sénégalais (comme leurs homologues ivoiriens d’ailleurs) ont très tôt été associés à la gestion du pouvoir. Les anciens présidents Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf avaient déjà fait nommer des officiers généraux à la retraite à des postes d’ambassadeur. Un ancien chef d’état-major des armées (Jean-Alfred Diallo) et, beaucoup plus tard, l’amiral Faye Gassama ont tous deux été ambassadeurs en Allemagne. Idrissa Fall a été en poste en Grande-Bretagne et Mamadou Mansour Seck a servi aux États-Unis jusqu’à une date récente. Et la liste est longue.
Mais la nouveauté de ces dernières années vient du fait que des militaires à la retraite descendent désormais dans l’arène politique. Un ex-chef d’état-major général des armées, Joseph Louis Tavarez Da Souza, a été député d’un parti d’opposition modérée (le Parti démocratique sénégalais-Rénovation) alors qu’un ancien patron de la Marine nationale, Alexandre Diam, a brigué, sans succès, la mairie de Joal (ville natale du président Senghor) en mai 2002. Pour l’heure, aucun militaire n’ambitionne d’exercer la magistrature suprême, et tout porte à croire que, si c’était le cas, cela se ferait dans le cadre républicain.
À quoi tient cette tradition républicaine ? Sans doute à l’histoire du pays. Au fait qu’il a été la capitale de l’Afrique occidentale française, que ses militaires ont très tôt intégré l’armée française, dont ils ont été les premiers officiers africains, participant aux guerres coloniales en Indochine, en Algérie… Avant de constituer à leur retour au pays l’embryon d’une armée nationale rompue à la discipline.
« Cette discipline et ce respect de la hiérarchie se sont renforcés plus tard, affirme un gradé, lorsque notre armée a accueilli des médecins, des polytechniciens, des ingénieurs formés en France, aux États-Unis, au Maroc ou dans les établissements du pays comme l’École nationale des officiers d’active (Enoa), l’École nationale des sous-officiers d’active (Ensoa), l’École d’application d’infanterie… » Le propos est confirmé par le général de brigade Babacar Gaye, 51 ans, chef d’état-major général des armées depuis le 1er mai 2000 : « Je me dois, en chaque circonstance, de conforter cette conviction que nous, militaires, devons rester à notre place. Dans un pays démocratique, l’armée doit obéir à l’autorité sans état d’âme. »
Pour le patron de l’armée sénégalaise, deux axes majeurs doivent guider l’action des troupes qu’il commande : « la soumission totale à l’autorité politique et l’expertise militaire », apprise aux quatre coins du monde grâce aux multiples opérations menées depuis l’indépendance (voir encadré pp. 32-33). Le Sénégal est l’un des rares pays au monde à avoir envoyé à l’extérieur l’équivalent de toute son armée (environ 16 000 hommes) depuis quelque quarante ans. Ces différentes missions ont permis aux militaires d’acquérir l’expérience de tâches telles que l’organisation d’un check point, la fouille des individus, le contrôle de véhicules, la gestion d’un camp de réfugiés… Toutes choses qui ne font pas partie de la formation traditionnelle des armées.
Revers de la médaille, ces missions à l’extérieur ont été, ces dernières années, à l’origine de problèmes corporatistes. Le 8 avril 1999, pour la première fois dans l’histoire de la République, des soldats bloquent le tronçon d’autoroute qui permet de sortir de la ville de Dakar. Ces djambars (« guerriers » en wolof) qui ont participé à la Mission d’intervention et de surveillance des accords de Bangui (Misab) réclament la totalité de leurs per diem. Quelques mois plus tard, en décembre 1999, pour les mêmes raisons, une mutinerie de soldats se mue en coup d’État et débarque le président ivoirien Henri Konan Bedié. Avant cela, Valentin Strasser et Yahya Jammeh, deux officiers de retour du Liberia où ils avaient participé aux côtés de militaires nigérians sous la bannière de l’Ecomog, avaient pris le pouvoir respectivement en Sierra Leone et en Gambie. Si, au Sénégal, les mêmes causes n’ont pas produit les mêmes effets qu’ailleurs, c’est que l’autorité politique de l’époque a fait preuve de beaucoup de doigté.
Le 10 décembre 2001, rebelote : des soldats de retour de la Mission des Nations unies en République démocratique du Congo (Monuc) bloquent durant toute une journée l’un des principaux axes de sortie de Dakar. Ils remettent cela en mai 2002. Une solution (provisoire) a été trouvée par le gouvernement. Il a été décidé de faire signer à chaque soldat devant se rendre à l’étranger l’engagement d’accepter toute somme qu’on lui remettra à son retour au pays.
La parenthèse est refermée, mais le mal est fait. Durant le mois de mai 2002, des soldats, contrairement à leurs habitudes, se sont répandus dans la presse, exaspérant au plus haut point le patron de l’armée sénégalaise. Le général Gaye assure que de tels mouvements d’humeur ne se répéteront plus : « Un soldat n’a pas à aller protester dans les médias. Il doit régler ses problèmes au sein de l’armée. Il y a énormément de moyens de communication pour cela. Je rappelle toujours aux officiers que l’armée doit écouter les subalternes. » Gageons qu’il sera entendu une bonne fois pour toutes.

par TIDIANE DIOH

L’honneur retrouvé de la Belgique BELGIQUE

Article paru dans Jeune-Afrique du – 3 août 2003

Travailleur acharné, humaniste convaincu animé d’un sens aigu de l’indépendance, notamment vis-à-vis de l’Amérique, le chef de la diplomatie belge a réussi à redonner à son pays toute sa place sur la scène internationale.

Si la vie d’un homme se résumait à des symboles, les objets qui trônent sur le bureau de Louis Michel, le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Belgique, suffiraient à définir le personnage : un portrait de Paul-Henri Spaak, ancien chef du gouvernement belge ; un autre de Jean Gol, ex-patron du Parti réformateur libéral (PRL), à qui il a succédé en 1995 ; celui du roi et de la reine, des objets d’art africains… Mais aussi des pipes traditionnelles éparpillées çà et là et une bibliothèque bien fournie.

Louis Michel, 56 ans, est un amoureux des arts et un dévoreur de livres. L’homme, reconduit dans ses fonctions le 12 juillet, est aussi libéral, monarchiste et européen convaincu.

C’est dans ce vaste bureau du ministère des Affaires étrangères qui donne sur la rue des Petits-Carmes, au coeur de Bruxelles, qu’il passe le plus clair de son temps lorsqu’il n’est pas en voyage. Mais il lui arrive aussi d’accueillir des hôtes de marque ou de donner des cocktails dans son « bureau d’apparat », au palais d’Egmont, à 200 mètres de là.

À 6 h 30 du matin, il a déjà parcouru, dans sa voiture, la presse du jour. Il se plonge alors dans les notes que lui ont préparées ses conseillers et dépouille lui-même son courrier. Pas de réunion de cabinet systématique. Michel préfère rencontrer un à un ses collaborateurs pour aborder les différents sujets à l’ordre du jour.

Quand il a le temps de manger en ville, c’est-à-dire presque jamais, ce fin gourmet s’accorde un copieux repas dans un restaurant de Bruxelles. Autrement, il reste au cabinet où il grignote rapidement un steak-frites, entre deux bouffées de pipe, avant d’entamer au pas de charge la seconde partie de la journée. Qui se prolonge souvent au-delà de 23 heures ! Dans le passé, cette activité débordante lui a joué des tours. Ainsi, le 14 mai 2002, à l’issue d’une réunion ministérielle de l’Otan à Reykjavik, en Islande, il a été victime d’un malaise alors qu’il s’apprêtait à poser pour la traditionnelle photo de famille. Il a fallu que Colin Powell, Hubert Védrine et Javier Solana, ses homologues américain, français et européen, se précipitent pour l’empêcher de s’effondrer. Conduit à l’hôpital universitaire de la ville, il a été placé en observation pendant vingt-quatre heures. Sur le coup, il a pris l’alerte très au sérieux et promis de ralentir son rythme de travail. La promesse n’a pas tenu longtemps…

Quatre ans plus tôt, les ministres des Affaires étrangères européens avaient vu débarquer cet homme rond et jovial, qui s’exprime avec cet inimitable accent chantant qui fleure bon la Wallonie. À l’époque, nul hors de Belgique ne le connaissait vraiment. Issu d’une famille modeste, orphelin de père à l’adolescence, il choisit la carrière d’instituteur avant de devenir, entre 1968 et 1978, professeur de littérature néerlandaise, allemande et anglaise dans le secondaire, à Jodoigne, une commune de 11 000 habitants située au nord-est de la province francophone du Brabant wallon. C’est dans cette ville – où il réside encore aujourd’hui – qu’il adhère au Parti réformateur libéral (PRL), dissous depuis dans le Mouvement réformateur. Parlementaire en 1978, élu bourgmestre (maire) en 1983, il devient très vite un cacique du PRL, dont il préside aux destinées à deux reprises : de 1982 à 1990 et de 1995 à 1999. Entre 1980 et 1998, il a trouvé le temps d’écrire sept ouvrages politiques. Louis Michel joue son va-tout dans la campagne pour les législatives du 13 juin 1999 qu’il mène tambour battant. Il perd 15 kilos dans l’affaire, mais, après douze ans d’opposition, son parti devient un des plus importants de la communauté francophone de Belgique. Il s’engage dans une coalition « arc-en-ciel » avec les socialistes et les Verts (ces derniers en ont claqué la porte début mai 2003), et affirme, dès son entrée en fonctions, qu’il entend redonner à la Belgique toute sa place sur la scène internationale. Il s’efforce surtout de mettre en place une diplomatie « éthique », bâtie sur la défense des droits de l’homme. Ses compatriotes le prennent pour un rêveur.

L’affaire Augusto Pinochet, l’ancien dictateur chilien placé en résidence surveillée en Grande-Bretagne le 16 octobre 1998, lui offre l’occasion de donner la mesure de sa détermination. Il se bat jusqu’au bout pour que le Caudillo soit jugé en Europe. En vain.

Lorsque le chancelier autrichien Wolfgan Schüssel annonce, en janvier 2000, qu’il va former une coalition avec le parti d’extrême droite de Jörg Haider, Michel monte au front. Il prône la mise en quarantaine du gouvernement et du Parti conservateur autrichien, et lâche, sous le coup de la colère, une phrase qu’il regrettera par la suite : « Je recommande aux Belges de ne pas aller skier en Autriche. »

Certains l’accusent de ne s’attaquer à des symboles comme Haider ou Pinochet que pour des raisons de politique intérieure : il veut endiguer le progression du Vlaams Block, le parti flamand d’extrême droite, tout en s’assurant les suffrages de l’électorat de gauche traditionnel, des écologistes et des socialistes.

Sa politique « droit-de-l’hommiste » n’a pas toujours été facile à appliquer, notamment avec l’État hébreu. Après le déclenchement de la seconde Intifada, Michel a envisagé le rappel de l’ambassadeur de Belgique en Israël. Sa visite à Jérusalem, en février 2001, a contribué à arrondir les angles, avant qu’en juin de la même année des poursuites soient engagées contre Ariel Sharon, le Premier ministre israélien, pour sa participation présumée dans les massacres de Sabra et Chatila. Au nom de la loi dite de compétence universelle, aujourd’hui considérablement modifiée. En février, Michel, accusé par Jérusalem de s’acharner contre Sharon, publie une « Lettre ouverte à mes amis israéliens » dans le quotidien bruxellois Le Soir et dans quelques journaux israéliens. But de l’initiative : expliquer qu’il n’est en rien responsable des poursuites lancées par les tribunaux de son pays. Mais le malentendu n’est toujours pas dissipé.

En Belgique, ses adversaires l’accusent d’avoir engagé un combat moral qu’il n’a pas les moyens de remporter – lui-même a fait l’objet, le 20 juin, d’une plainte pour crime contre l’humanité de la part d’un petit parti nationaliste flamand – et déplorent ses « déclarations à l’emporte-pièce » dans lesquelles ils ne voient que des « bourdes diplomatiques ». Ils citent volontiers l’exemple de cette émission télévisée sur la chaîne privée belge RTL-TVI, où l’on avait demandé à Michel d’attribuer des points à des personnalités politiques. Il avait alors donné à Silvio Berlusconi, président du Conseil italien, la même note qu’aux talibans : un zéro pointé. Critiqué, Michel, peu après l’émission, persiste et signe : « Je donne les points que je veux. » Quelques jours plus tôt, le chef de la diplomatie belge avait qualifié les déclarations de l’Italien concernant « la supériorité de la civilisation occidentale sur l’Islam » de « stupidités ». Le ministère italien des Affaires étrangères a envoyé une lettre de protestation au Premier ministre belge Guy Verhofstadt, qui l’a fait suivre… à Louis Michel. Sans suite. Certaines de ses prises des position ont surpris jusqu’aux alliés traditionnels de la Belgique. Malgré les pressions américaines, il n’a pas hésité à rejoindre la France et l’Allemagne dans le camp des « antiguerre » sur le dossier irakien. Le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a qualifié la Belgique de « pays courageux ». Michel, à qui il arrive de passer ses vacances dans les gorges du Verdon, dans le sud-est de la France, a apprécié que, « dans les affaires Pinochet et Haider, les Français aient été les meilleurs alliés de la Belgique ». Lorsque la Belgique, historiquement atlantiste, s’est retrouvée seule face à dix-sept pays dans le comité des plans de défense de l’Otan, dont la France ne fait pas partie, il a défendu sa position jusqu’au bout : « Ce n’est pas parce qu’on est un petit pays qu’on doit systématiquement s’aligner. » Le 1er mai, Michel a publié aux éditions Luc Pire, à Bruxelles, un ouvrage intitulé L’Axe du bien. Il y critique sévèrement la position américaine sur l’Irak, ce qui n’a surpris personne. Au lendemain des événements du 11 septembre 2001, alors que la Belgique présidait le Conseil européen, il avait lancé son fameux « alliés mais pas alignés » sur les États-Unis.

Un mois plus tôt, il avait pris de court le monde en se rendant à Cuba pour tenter de renouer le dialogue entre l’Union européenne et Fidel Castro. Après avoir emprunté une Chevrolet de 1940 à l’ambassadeur de Belgique à La Havane, on le vit parcourir la baie en moto, sanglé dans un impeccable costume vert foncé, entouré d’une dizaine de membres du Harley Davidson Club local. Arrivé à hauteur du Malecón, la route qui longe le front de mer, Michel pique une pointe de vitesse, comme il le fait les dimanches lorsqu’il sillonne sa terre natale avec ses deux fils – Charles, l’aîné, est ministre des Affaires intérieures de la région wallonne. S’engagea une course-poursuite entre le chef de la diplomatie belge et le service de sécurité. La télévision cubaine ouvrira son journal du soir sur cette image insolite. Fidel Castro, tombé sous le charme de ce Belge, impénitent fumeur de havanes, lançant à son hôte, pas peu fier d’avoir réussi à briser la glace : « Vous êtes dangereux, Monsieur Michel. S’il vous était arrivé quelque chose, c’est moi qu’on aurait accusé ! »

L’autre grande fierté de Louis Michel est d’avoir su reprendre pied dans l’Afrique des Grands Lacs, d’où la Belgique avait quasiment disparu après le génocide rwandais d’avril 1994 et la chute de Mobutu en mai 1997. En mars 2000, il est le premier ministre belge des Affaires étrangères à se rendre depuis onze ans dans l’ex-Zaïre. À l’époque, Laurent-Désiré Kabila est encore au pouvoir. Commentaire de Michel : « Ne pas aller en République démocratique du Congo sous prétexte que ce pays ne répond pas aux critères démocratiques serait un abandon de poste. » Pourtant, il n’entretenait pas les meilleures relations du monde avec l’autocrate congolais.

En revanche, il considère Joseph Kabila, fils et successeur du précédent, comme un interlocuteur de valeur. Pour accélérer le processus de paix au Congo, le diplomate belge n’a pas hésité, en juillet 2002, à se rendre jusque dans la province de l’Équateur pour y rencontrer le leader du Mouvement de libération du Congo (MLC), Jean-Pierre Bemba. En juin 2002, il a été le seul responsable occidental présent aux festivités du 42e anniversaire de l’indépendance de la RDC. C’est par sa voix que la Belgique a reconnu sa responsabilité dans l’assassinat, le 17 janvier 1961, de l’ancien Premier ministre congolais Patrice Emery Lumumba. C’est encore lui qui, en 2000, a incité son Premier ministre à aller à Kigali pour reconnaître la passivité de la Belgique dans le génocide rwandais. Ce plaidoyer pour le Rwanda n’a pas empêché, par la suite, Louis Michel de dénoncer l’occupation de l’Est congolais par Kigali. Ses relations n’ont, de fait, pas toujours été faciles avec Paul Kagamé. La journaliste belge Colette Braeckman raconte dans son ouvrage Les Nouveaux Prédateurs, paru en janvier 2003, que Michel s’était plaint auprès du numéro un rwandais des viols perpétrés par les soldats de ce dernier en RDC. « Mais on viole les filles dans tout le Congo, s’était emporté Kagamé. Pourquoi accuser plus particulièrement mes soldats ! » Par la suite, Michel reviendra plusieurs fois à la charge.

Cet homme, qui déclarait à son arrivée au ministère des Affaires étrangères qu’il lisait Jeune Afrique pour tenter de mieux comprendre le continent africain, se sera rendu dans pratiquement tous les pays concernés par la guerre au Congo. Il a interrompu, début mai 2003, sa campagne électorale pour assister à la passation de pouvoir au Burundi.

Une grande complicité le lie à son Premier ministre, le Flamand Guy Verhofstadt – qu’il appelle au téléphone parfois dès 6 heures du matin. S’exprimant parfaitement en néerlandais, Michel, infatigable chercheur d’équilibre communautaire, est devenu populaire même au-delà de la « frontière linguistique », dans la partie flamande du pays. Dans ce petit royaume si compliqué, cela s’apparente à un exploit politique. Enfin, ultime avantage, il a les faveurs du Palais royal, qui lui sait gré d’avoir réussi, qui plus est en bousculant les convenances, à sortir la Belgique d’une longue léthargie diplomatique.

par TIDIANE DIOH