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Hommage à Yandé Codou Sène

26-07-2010
C’était au siècle dernier. Le Palais des Glaces de Liège accueillait alors la 3e édition du festival Voix de femmes, qui courait de décembre 1995 à janvier 1996. C’était au siècle dernier. Le Palais des Glaces de Liège accueillait alors la 3e édition du festival Voix de femmes, qui courait de décembre 1995 à janvier 1996. De grandes dames de la musique, de très grandes dames, étaient inscrites au programme. Il y avait là, entre autres, Dimi Mint Ab­ba (Mauritanie), Fifi Dalla Kouyaté, Amy Diarra, Kandia Kouyaté et Tata Bamboo Kouyaté (Mali), Aïcha Re­doua­ne (Egypte), Sally Nyolo (Ca­me­roun), mais surtout Yandé Codou Sène, qui, un soir de décembre, avait littéralement subjugué le public. Trois heures durant.
Quelques jours plus tôt, Michel Antaki, directeur du Cirque d’hiver de Liège, organisateur du festival Voix de femmes et patron du journal C4 dont j’étais un des rédacteurs, m’­avait fait appeler. Il devait être vingt heures. J’avais trouvé là, assise au fond de la salle, frigorifiée, Yan­dé Codou Sène, une déjà vieille da­me entourée des siens, sa fille aînée, Aïda Mbaye et sa nièce Amy Sène. Le regard figé et cadenassé derrière d’épaisses lunettes de correction, couverte de pagnes, grelottant et pas­sablement énervée par l’accueil que lui avait réservé le matin même, la Police belge des frontières à son arrivée à l’aéroport international de Bruxelles. Le chauffeur qui était allé l’accueillir à l’aube me racontait qu’il avait fortement sermonné les policiers qui, non contents de retenir l’artiste dans une salle, la pressaient de questions dans une langue où elle ne comprenait mot. Cette plongée en apparence hasardeuse, au cœur de la Belgique, avait mal commencé.
Pour l’heure, elle était donc assise là, dans cette salle où elle ne con­naissait personne, avec les invitées du festival ainsi que d’autres personnes triées sur le volet. Elle avait faim. Elle avait froid. Et le thermomètre, comme cela est de coutume à Liège en cette période de l’année, avoisinait les 5 degrés. Elle voulait une boisson chaude. Elle avait manifestement du mal à communiquer. Je devais servir de traducteur. Il n’a, du reste, pas été difficile d’entamer la conversation avec elle. Mon patronyme fleurait bon le pays sérère. Et c’est dans cette langue que nous entamâmes notre conversation. Drôle d’endroit, en effet, pour un retour à mes origines. C’est dans ces circonstances qu’il m’a été offert de côtoyer Yandé Codou Sène, pour ne plus jamais l’oublier.
Je l’avais retrouvée le lendemain dans son hôtel du centre-ville, en compagnie de Abdoul Aziz Guèye, pensionnaire de la troupe Les Gueu­les tapées qui séjournait à Liège à la même période. Elle s’était inquiétée pour le versement de ses honoraires avant, rassurée par mes soins, de me raconter sa vie, depuis sa naissance à Somb jusqu’à ses débuts dans la chanson à l’âge de 13 ans, puis son installation dans la ville de Gandiaye. Elle évoquait ses relations avec Senghor, mais aussi la fierté qu’elle éprouvait d’avoir produit un tout nouvel album avec son «fils aî­né» Youssou Ndour, qui, me dit-elle, lui avait grandement facilité l’ob­tention de son visa pour la Belgique.
Elle évoquait, aussi, ces producteurs véreux et ces artistes peu scrupuleux qui profitèrent tant de son talent. Elle les maudissait. Ses phrases, terribles, dont je me souviens, me reviennent encore en mémoire.
J’eus la joie de la revoir, au cours de l’année 1996, à un concert à Bruxelles en compagnie de Youssou Ndour et Cheikh Lô. Un moment de plénitude heureuse. Ses envolées lyriques soudèrent des gens qui ne s’étaient jamais rencontrés. Elle était surchargée de puissance et de grâce. Une fois le concert terminé, je la rejoignis dans sa loge, où les journalistes se massaient pour recueillir ses propos. Je devais une fois de plus et au pied levé, jouer à l’impresario puis au traducteur.
De ce jour, naîtra entre nous une relation semblable à celle qui lie un homme à sa grand-mère. J’eus la joie de la revoir souvent. Et à chaque rencontre, je fus émerveillé, au-delà de l’éloquence de cette dame dont chaque mot était une leçon de la vie, par la précision des souvenirs qui remontaient à plus d’un demi-siècle. Je n’oublie pas le principal: c’est que Yandé Codou Sène a été, tour à tour et en même temps, artiste, poétesse et philosophe. Mais il faut une oreille exercée pour comprendre son message au-delà des mélodies qu’elle distille. Je laisserai ce soin aux esthètes.
Elle était aussi un vénérable chef de famille qui, m’a-t-elle dit, subvenait, comme il se doit, aux besoins de ses enfants et même de ses pe­tits-enfants. Je mesure donc, encore plus, le poids de la douleur qui accable les siens.
Mais il y a autre chose qu’on ne sou­­ligne pas assez. Yandé Codou était certes la femme d’une seule passion -la musique -, mais elle a­vait, sans doute influencée par Sen­ghor, un amour intense de la Ré­pu­bli­que. Magnifier la République, c’était, à ses yeux, un combat essentiel.
Au moment de saluer la mémoire de la grande dame disparue, s’offre à nous la multiplicité des registres dans lesquels elle a excellé. Mon intime conviction est que nous n’en sommes qu’au début de l’exploration des voies qu’elle a tracées pour nous et pour l’avenir, avec tant d’intuition, tant de générosité.
Par la force de son œuvre, elle a donné à la chanson sénégalaise, la possibilité d’accéder à la modernité sans piétiner son authenticité éternelle.

Tidiane DIOH


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