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Anniversaire des indépendances africaines Cinquante ans de télévision en Afrique francophone

Article publié le : mercredi 17 février 2010 – Dernière modification le : mardi 02 mars 2010

Cinquante ans de télévision en Afrique francophone

Des Maliens regardent la télévision alimentée par des panneaux solaires / AFP/Issouf Sanogo

Par Tidiane Dioh

Raconter un demi-siècle d’histoire de la télévision en Afrique noire francophone équivaut à décrire une histoire politique qui se déroule comme un roman, avec son rythme propre, ses temps d’arrêt, ses accélérations, ses intrigues et ses acteurs. C’est pourquoi, si les faits importent beaucoup, ce qui l’est encore plus, c’est le contexte dans lequel se déroulent les événements.

Entre le Maghreb, où se croisent les signaux de plus de 1 500 chaînes de télévision en provenance notamment de la péninsule arabique et de l’Afrique anglophone portée aujourd’hui par la puissante industrie sud-africaine qui, très tôt, s’est inspirée du modèle libéral de la BBC, se trouve l’Afrique francophone. Cette Afrique-là qui, longtemps, a reproduit le modèle centralisateur de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF), offre, cinquante ans après les indépendances, un tableau intéressant à décrypter. Car dans cette partie du monde qui a le français en partage, tout s’explique par les options prises dès les origines. Le schéma actuel de la télévision y est le produit de dynamiques sociales successives.

l y eut d’abord, au lendemain des indépendances et dans un contexte de régime de parti unique, les toutes premières télévisions publiques. Il y eut ensuite, après l’instauration du multipartisme des années 90 sur fond de crise de régime, les télévisions internationales par satellite dont les plus connues sont CNN, à la fin des années 90, mais aussi la chaîne à péage Canal Plus Horizons -qui démarra en Afrique francophone par le Sénégal le 21 décembre 1991. TV5, la télévision internationale francophone, est diffusée sur le continent dès l’année1992 et rendue populaire grâce aux antennes à micro-ondes dites MMDS.

Les années 2000 voient les télévisions privées nationales et les organes de régulation se généraliser sur ce vaste ensemble géographique de près de 10 133 545 km² regroupant le Bénin, le Burkina Faso (ex-Haute Volta), le Burundi, le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Niger, la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), le Rwanda, le Sénégal, le Tchad et le Togo.

Un plateau de la télévision publique du Burkina Faso/Photo Eric Guglielmi

Deux dates retiennent l’attention : le 2 octobre 1958 et le 1er juillet 1962. Entre l’indépendance de la Guinée et celle du Burundi, se joue le sort, nécessairement collectif de 17 nations qui accèdent à la souveraineté internationale. Et l’histoire du petit écran, captivante et vertigineuse à tout point de vue, est ici, plus que partout ailleurs, intimement liée à la trajectoire économique, politique et sociale de ces nations.

Cette histoire prend naissance au Congo Brazzaville. C’est le Président Fulbert Youlou, qui, le premier, dès avril 1962, introduit une demande d’assistance technique auprès de la France. Celle-ci ne disposant pas de structure principalement dédiée à la coopération télévisuelle avec les pays africains, c’est à l’Office français de Coopération Radiophonique (OCORA), à Paris, qu’il revient d’étudier la requête. En octobre 1962, à l’issue d’une séance de travail tenue au siège de l’OCORA, Robert Pontillon, son directeur général et Apollinaire Bazinga, ministre congolais de l’Information conviennent de réaliser, à l’occasion de l’anniversaire de la proclamation de l’indépendance de la République du Congo, trois journées d’émissions expérimentales à Brazzaville, les 27, 28 et 29 novembre 1962.

Dès novembre 1962, mandat est donné à 14 spécialistes de l’OCORA parmi lesquels les journalistes Guy Bernède, Jacques Conia ainsi que l’ingénieur Louis Ménard, d’installer rapidement, une station à Brazzaville. Suivront, dans la foulée, d’autres pays comme le Gabon, où la télévision est inaugurée le 9 mai 1963 en présence du président Léon Mba et du ministre français de la Coopération, Raymond Triboulet.

Fiertés nationales
La Volta Vision, en Haute Volta, actuel Burkina Faso, est inaugurée le 5 août 1963, soit 48h avant celle de la Côte d’Ivoire, ce qui eut le don d’irriter le Président Félix Houphouët Boigny. On avait déjà connu pareille susceptibilité : lorsque la télévision du Congo Brazzaville entrée en service depuis novembre 1962, est reçue à Kinshasa, cela exaspère au plus haut point le colonel Mobutu dont le pays n’a pas de télévision nationale. L’«affront» sera réparé en novembre 1966 lorsque le signal de la toute nouvelle télévision de Kinshasa, capté sur un rayon de 30km, inonde Brazzaville. Kinshasa comme dans une course effrénée pour rattraper le temps perdu, est, 50 ans après les indépendances, devenue la capitale qui compte le plus grand nombre de stations de télévision au monde.

Bien avant un autre bastion du pré-carré français, le Togo où, dès 1969, la population de Lomé reçoit la télévision ghanéenne de langue anglaise. Ce qui inquiète au plus haut point Paris, qui, pour faire accélérer l’installation de la télévision togolaise, le 31 juillet 1973 débloque une somme de près de 3,5 milliards de francs CFA !

Ceci n’est pourtant rien en comparaison des efforts consentis pour lancer la télévision au Tchad le 10 décembre 1987, grâce notamment au génie des techniciens locaux qui réussissent à surmonter, au prix de prouesses technologiques inouïes, l’incompatibilité entre le système de diffusion et les téléviseurs des particuliers qui s’étaient équipés de postes pouvant uniquement capter les programmes de la télévision du Cameroun voisin, elle-même née en décembre 1985, soit exactement un an après celle du Burundi.

L’histoire de la télévision en Afrique noire francophone, c’est aussi celle de la télévision du Rwanda, née en décembre 1992, dont la construction nécessite que soit hissées à dos d’homme, aux sommets des monts Jari et Huye, quelques 400 tonnes de matériel, alors même qu’il règne, par ces altitudes de 2000 m, des écarts de température variant entre -10°C et 35°C ! La télévision, ici, à tout le moins les locaux qui l’abritent, sera l’une des premières victimes du génocide d’avril 1994. Comme cela avait été le cas de la télévision centrafricaine avec la chute de l’Empereur Bokassa 1er. Originalité : la télévision centrafricaine, née le 31 décembre 1973, est la seule à avoir bénéficié de l’apport financier d’Israël !

Rien de tel dans la Mauritanie du lieutenant-colonel Mohamed Khouna Ould Haïdallah où la lucarne magique voit le jour grâce à une aide financière massive de l’Irak de Saddam Hussein. C’était le 10 juillet 1984. Et le petit écran pu survivre, tant bien que mal, aux changements de régimes qui s’ensuivirent.

Tout le contraire de la Haute Volta, actuel Burkina Faso où le putsch du 3 janvier 1966 qui porte au pouvoir le général Sangoulé Lamizana, signe pour quatre ans l’arrêt des émissions; la junte croit devoir développer en préalable le médium radio !

Au Dahomey voisin, futur Bénin, l’ouverture de la chaîne de télévision, annoncée dès 1964, est retardée une première fois, du fait du renversement du président Emile Derlin Zinsou par les militaires le 10 décembre 1969. Puis une seconde fois, quant survint le coup d’État du commandant Mathieu Kérékou, en 1972. Le 30 décembre 1978, alors que les Béninois observent un deuil, suite à la mort du président algérien Houari Boumédienne, ils reçoivent chez eux, pour la toute première fois, des images de leur petit écran. La télévision, ici, sera, souvent tributaire de la diplomatie. Les relations (difficiles) avec Paris poussent, un moment à chercher des équipements en l’Europe de l’Est et même en Lybie !

On retrouve les traces de la Lybie dans la Guinée de Sékou Touré alors en rupture de ban avec la France. Les 6 000 récepteurs, les 3 caméras de studio en noir et blanc, le télécinéma, le lecteur de diapositives, les 2 magnétoscopes, le laboratoire et le car de reportage qu’offre Tripoli s’avèrent décisifs pour la télévision guinéenne, née le 14 mai 1977.

Au Mali, aussi, on retrouve les traces de la coopération libyenne. Bamako, après s’être tourné vers la République fédérale d’Allemagne puis vers le Japon, finit par faire appel à la Libye. Grâce à une subvention libyenne de 2,5 milliards de francs CFA, la télévision malienne voit le jour le 22 septembre 1983, après avoir fonctionné depuis 1971, sous la forme d’une télévision scolaire.

Au Niger, la télévision scolaire, née en novembre 1964, servit, à défaut d’atteindre ses objectifs en matière d’alphabétisation, de socle à la télévision nationale qui naquît en 1978, à l’occasion de la Coupe du Monde de football en Argentine. Le Sénégal aussi, dût passer par l’étape de la télévision scolaire. Léopold Sédar Senghor voulait lancer sa télévision dès le 24 décembre 1962, peut-être même avant, mais celle-ci est momentanément retardée- vraisemblablement pour cause de la tentative présumée de coup d’État du président du Conseil, Mamadou Dia. La télévision nationale naîtra officiellement le samedi 26 août 1972, à l’occasion des Jeux Olympiques de Munich.


Charge du Programme d’appui aux médias du Sud de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Tidiane Dioh est l’auteur d’une Histoire de la télévision en Afrique noire francophone des origines à nos jours, (Khartala, 2009)

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