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Cheikh Ahmadou Bamba L’imam noir

Cheikh Ahmadou Bamba L’imam noir

Paru dans Jeune Afrique n° 2065, août 2000

ahmadubamba.jpgAprès les 62 grandes figures de notre palmarès de décembre dernier (n° 2033-2034), retrouvez l’une des 38 personnalités de la liste complémentaire dressée par vous (voir n° 2044).
Des bibliothèques entières ne suffiraient à contenir les innombrables ouvrages – rapports, études, exégèses – consacrés à la confrérie sénégalaise des mourides et à son illustre fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké.
Parmi ceux qui se sont penchés sur l’un des courants spirituels africains phares de ce siècle : Paul Marty, René Dumont, Jean-Luc Piermay, Chritian Coulon, Paul Pélissier, Jean Copans, Eric Ross et… Abdoulaye Wade, l’actuel président du Sénégal.
De son vrai nom Ahmed Ben Mohamed Ben Habib Allah, fils de Momar Anta Sally Mbacké et Mariama Bousso, Ahmadou Bamba est né vers 1850 à Mbacké, au Sénégal. L’enfance de la future référence spirituelle de millions de musulmans à travers le monde a baigné, comme de juste, dans une atmosphère très religieuse. En 1862, la famille d’Ahmadou quitte Mbacké pour s’installer dans la ville de Porokhane, où son père, cadi de la contrée, enseignera le Coran. À la mort de celui-ci, en 1882, Bamba est sollicité pour occuper la fonction de cadi, mais il décline l’offre, préférant migrer vers la Mauritanie pour s’abreuver des enseignements du Cheikh Siddiya, grand maître de la confrérie qadiriyya.
Le jeune Bamba assimile d’un trait la théologie et le droit islamiques, s’imprègne des hadith – recueils des paroles et des actes du Prophète Mohammed -, de la rhétorique, de la littérature, de la linguistique… Il fréquente les traités de mystique et dévore les ouvrages de célèbres soufis comme Ibn Arabi.
Son désir de connaissance assouvi, il retourne au Sénégal où il devient représentant de la confrérie qadiriyya dans le Baol, en pays wolof. Celui que l’on appelle déjà « l’imam des lettrés » fonde le village de Darou Marnane et s’adonne à l’enseignement. Versé dans la méditation, il se retire souvent dans les forêts environnantes. En 1883, il proclame une nouvelle voie religieuse, la Mouridiyya, qui conduit son adepte à Dieu en l’affranchissant de la tutelle religieuse arabo-berbère. Le terme « mouride » lui-même signifiant « aspirant », « postulant ».
Bamba – au gré de l’état de ses relations avec les souverains locaux et les autorités coloniales – s’installera successivement à Mbacké, à Darou Marnane, à Darou Kouddoss et à Touba, la ville qu’il fonde en 1887, drainant dans son sillage des foules de fidèles.
Au mois de juillet 1889, le gouverneur du Sénégal, Clément Thomas, inquiet de l’ampleur que prend la « question » mouride, demande à Bamba de renvoyer ses étudiants chez eux. L’imam refuse de s’exécuter. De nombreux incidents opposeront, entre 1889 et 1895, les adeptes du guide aux autorités coloniales. Profondément agacées par la popularité du chef religieux, elles lui confectionneront un grief. Accusé de vouloir lever une armée, Bamba est convoqué à Saint-Louis du Sénégal, au siège du gouverneur général, la plus haute instance de l’Afrique occidentale française (AOF).
Le samedi 10 août 1895, il daigne enfin répondre à la convocation et rencontre au niveau de la localité de Djewol le détachement des cent vingt spahis venus l’arrêter. Cheminant avec eux, il fait régulièrement ses ablutions et prie, imperturbable. Le jour de son procès, le 5 septembre 1895, dans la salle comble du conseil général du gouverneur du Sénégal, Bamba se met à prier devant une assistance médusée. Les dix « juges » du Conseil privé de l’Afrique occidentale française, après une parodie de procès présidé par le gouverneur Mouttet, prennent la décision de déporter Cheikh Ahmadou Bamba dans la forêt vierge d’Afrique centrale.
Après quelques jours d’incarcération dans la cellule n° 12 de la prison de Saint-Louis, il est acheminé vers le Gabon le samedi 21 septembre à bord du paquebot Ville-de-Pernambouc. Durant sa longue détention – près de sept ans -, notamment au casernement militaire situé sur l’île de Mayumba, il écrit une somme impressionnante de panégyriques dédiés au prophète Mohammed ; d’où son surnom « Khadimou Rassoul » ou « serviteur du Prophète ». Au fond de sa forêt vierge, s’élevant vers les hauteurs éthérées de la piété, il atteint la béatitude, cet état d’extase où les mystiques font face à Dieu.
Bamba revient au Sénégal en 1902. Les autorités coloniales en sont pour leurs frais. La popularité du chef religieux – en témoignent les festivités qui marquent son retour – est encore intacte, et la confrérie qu’il a fondée, plus active que jamais. Le chef religieux est assigné à résidence à Thieyene, près de la ville de Louga. Accusé d’avoir acheté des armes dans le but de préparer une sédition, Bamba est de nouveau arrêté en 1903 et exilé en Mauritanie durant quatre ans.
Jusqu’à son retour à Dieu, le 19 juillet 1927, à Diourbel, Cheikh Bamba s’emploiera, bien que maintenu en résidence surveillée, à diffuser son message bien au-delà des frontières du Sénégal. L’héritage qu’il lègue à la postérité est à lui-même son propre argument : un mouvement religieux négro-africain. Ses disciples ont essaimé dans le globe tout entier, particulièrement en Italie et aux États-Unis, où, divisés en dahiraas – petits regroupements confessionnels -, ils perpétuent son enseignement. Chaque année, venant des quatre coins du monde par centaines de milliers, ils déferlent à Touba pour célébrer le départ en exil de leur illustre guide.
Lors de ce « magal », littéralement « commémoration », en wolof, des prières ferventes s’élèvent de la ville sainte de Touba. Des mosquées sublimes, une bibliothèque et une université islamiques – estimées à 6 milliards de F CFA -, un taux de croissance démographique de 19 % – l’un des plus élevés du monde – ont fini de faire de la ville sainte de Touba un espace d’une grande densité religieuse, l’un des plus sacrés qu’on puisse trouver sur le continent noir.
par TIDIANE DIOH
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